En 1976, alors que j'accompagnais ma mère et d'autres femmes du village pour faire du pain sans levure, un groupe d'individus en tenue noire a rassemblé les hommes du village et les ont tué sur place. Mon père était l'une des victimes. Ce furent les premiers jours de la Révolution Culturelle Islamique. Trop jeune pour m'en souvenir, c'est ma mère qui me confia que j'avais été témoin de cette tuerie.

La bande de l'Ayatolah Khoméni (radicaliste chiite) devait revenir pour ne laisser aucun survivant (vieille tradition arabe)... Ma mère et moi nous sommes réfugiés dans un camp militaire américain qui a assuré notre protection, à environ 30 km du village. A partir de cette nuit là, j'ai cessé de me nourrir pendant 3 semaines et de parler... pendant 2 ans. Le médecin américain expliquait ce phénomène par un "choc émotionnel". C'est peut-être cela qui explique que je ne peux aujourd'hui me souvenir de ces évènements tout comme de ma propre langue maternelle. Ma mémoire semble avoir effacé toutes les années antérieures à mes 6 ans. Nous sommes restés dans ce camp pendant un mois, puis, avec les ressortissants américains, nous sommes allés en Turquie. Puis sommes rapidement partis vers Chypre. La base américaine (ou anglaise?) de Chypre nous a accueilli et nous circulions librement sur le territoire de la ville côtière de Famagosa. Ma mère y trouva un travail comme de ménage auprès d'une famille anglaise (famille Bercker). Nous étions alors hébergés chez l'habitant. Cette "nouvelle vie" dura environ 8 ans.

En 1982, je commençai à travailler au port pour aider ma mère ; la séparation de Chypre ayant rendu la situation plus difficile (départ de la famille anglaise).

En 1984, ma mère fut victime d'un arrêt cardiaque. Elle fut entièrement paralysée et décèda au bout de 5 jours. Elle souffrait d'une maladie du coeur dont j'ai récemment découvert l'héridité. Plus rien ne me liait à Chypre. A l'âge de 14 ans, j'ai acheté un billet d'avion pour Istamboul, cependant, ma véritable intention était de me rendre à Londres. Les passagers de l'avion étaient séparés en fonction des destinations (Istamboul, l'escale et Londres), je me plaçai dans le groupe qui partait pour Londres... A Londres, il me fut aisé de sortir de l'aéroport de Heatrow. Mon intention était de retrouver la famille Bercker. Je me retrouvais donc sans domicile, avec seulement le nom de cette famille en poche. Rapidement je fus arrêté et placé dans des orphelinats, dont je m'enfuyais aux premières occasions. Cette situation dura pratiquement une année.

En 1986, je partis pour l'Irlande, espérant trouver travail et liberté. Je travaillais à Liverpool pendant 2 ans comme docker dans la gare et dans le port.

En 1988, je retournais à Londres. Je louais un studio et travaillais dans la restauration. Je travaillais l'été et dépensais l'argent l'hiver. Je restai 2 ou 3 ans à Londres (Bradford).

En 1990-91, accompagné d'amis travaillant sur un bateau de marchandises, je parti "conquérir le monde" en m'engageant sur un bateau "malfamé", de pavillon Panaméen, avec un équipage hétéroclite. Ceci se passait à Liverpool. Je travaillai pendant 2 ans sur ce navire. Je vis Port Saïd, Port Suez, Le Caire, Alexandrie, le Soudan, Aqaba en Jordanie, Bourgas et Varna en Bulgarie et enfin Izmit en Turquie. Chaque fois nous attendions la nouvelle destination.

Turquie

En 1993, nous avons accosté au port de Pireas, en Grèce. Je quittai alors le bateau, sans remords, avec 200 dollars dans la poche correspondant à mes 2 années d'activités (!). Compte tenu de mon expérience professionnelle et de mes connaissances de langues étrangères (grec, turc, anglais et un peu d'allemand), j'ai choisi et ai trouvé du travail dans la restauration dans la région de Halkidiki. Je travaillai au complexe nôtel Athos et Palini Beach, pour le compte de monsieur Grigoriadis. Cela dura 2 ans et demi (3 saisons d'été). Le changement de propriétaire (son fils) m'a déterminé à partir.

En 1995-96, avec un peu d'économie (environ 500 dollars), je me suis acheté de faux papiers et suis parti pour l'allemagne. C'était l'entrée en Europe... Je pu ainsi circuler en Autriche, en Italie, en Hollande, en Belgique... en restant parfois plusieurs mois en fonction des saisons touristiques qui me permettaient de traviller. Pendant cette période, j'ai à maintes reprises essayé d'obtenir de l'Ambassade Iranienne un extrait de certificat de naissance ou une reconnaissance de ma nationalité. Ce fut chaque fois un refus net et poli. Ils m'ont expliqué que je pouvais être bel et bien né en Iran mais, avec la guerre et compte tenu de mon jeune âge, il ne restait aucune trace de moi ou de ma famille.

Allemagne
 

1999-2000 : je suis entré en France, accompagné de trois turcs, par le point de Ventimiglia, à Nice. Parlant couramment le turc et n'ayant pas la possibilité de prouver ma véritable identité, je me suis laissé tenter de me faire passer pour un turc. Nous avons demandé l'asile politique, à Nice, sous le nom d'emprunt "Sahin KARAOGLU". Je ne prenais pas très au sérieux ma demande, j'ai mal complété le dossier de l'OFPRA. Un avocat de Nice m'expliqua que ma démarche était critiquable et il me conseilla de "laisser tomber le dossier" et d'essayer dans une autre région une démarche semblable mais cette fois-ci sous ma véritable identité. Je laissai donc tout "tomber" et parti sur Paris. Une personne de la préfecture de Versailles me conseilla de faire ma demande d'asile politique sur Caen, cette option devant être plus rapide.

2001 : Ma demande d'asile politique effectuée sur Caen, elle me fut refusée d'office par l'OFPRA qui fit le rapprochement avec ma demande de Nice. J'ai expliqué mon erreur à la commission de recours de l'OFPRA qui accepta ma demande de recours.

2002 : Je fus convoqué le 28 novembre 2002 devant la commission de recours, à Paris. Je me suis présenté mais il ne fut pas possible de me recevoir ce jour (?). Ils me dirent qu'ils me convoqueraient à une date ultérieure. J'ai donc attendu encore 6 mois. Je fus logé par la SONACOTRA tant que je percevais l'ASSEDIC (environ 8 mois).

2003 : En fin de droit, en février, je fus obligé de quitter le foyer. Ne parvenant pas à subvenir à mes besoins compte tenu d'absence de ressource, en avril je suis arrivé à Nantes. Le choix de cette ville reposait sur le fait qu'on m'en vantait les mérites en terme d'aide à la subsistance (nourriture).
Dans l'instant que je quittai Caen, je cessai de suivre mon dossier de l'OFPRA (pas d'adresse, situation de sans domicile fixe...). Mon récipissé constatant le dépôt d'une demande de statut de réfugié dont je bénéficiais depuis 2001 est alors arrivé à terme le 23/05/2003.

Nantes

Depuis ce jour, je suis sans papier.

Cela fait plus de 30 ans que j'ai quitté mon pays et suis donc sans papier depuis lors. Ceci signifie donc l'impossibilité de se marier, d'accéder au permis de conduire...
Je n'ai aucun droit depuis plus de 30 ans et donc aucune perpective possible ; enfin, je n'existe officiellement pour personne...

Depuis 3 ans, je vis sans aucune ressource, squatte dans une toile de tente puis une petite caravane
- avec mon chien qui lui, a des papiers en règle (!) - et ne cesse de dépendre des structures associatives.

Enfin, il y a 2 ans, j'ai découvert que j'avais une maladie chronique du coeur et devais prendre un traitement à vie avec un suivi médical rapproché.

Je ne souhaite pas pleurer sur ma situation mais je vous en prie aidez-moi à exister !

Ahmet SEHIR

hiver 2008-2009

Dernières nouvelles : Convocation à l'OFPRA à Paris le 11 mars
L'entretien s'est bien passé. Réponse en attente...

25 juin 2009 - Rejet de l'OFPRA

 

Décembre 2009 : Depuis un an Ahmet "squatte" par la force des choses un terrain sur lequel se trouve une vieille usine désamientée... Branchement "sauvage" sur un un poteau EDF, toujours par la force des choses ; des contrôles ont été effectués, l'installation est aux normes, disjoncteur... Début de ce mois coupure d'électricité, sans un mot, et aujourd'hui 0 degré dans la caravane. Les Restos du coeur une fois par semaine... Problèmes aux reins...

Ce site a été mis en ligne début 2009; l'adresse transmise à des journaux, divers organismes... aucune réponse...

 

à suivre...